LA PAIX, UN CHANTIER QUI ENGAGE

N.D.L.R.-Fraternité 2001, 1-3 juin, au Campus Notre-Dame-de-Foy, près de la ville de Québec, la grande assemblé annuelle de l'Ordre Franciscain Séculier, avait cette année pour thère : "Portons aux autres la paix, la joie et l'espérance". La première causerie (durée : 50 minutes)-sur la paix-qui suit, fut donnée par Soeur Noëlla, Clarisse de Lennoxville, (819) 563-5611, e-mail: osclenox@interlinx.qc.ca. La deuxième causerie-sur la joie-fut donnée par un couple de l'OFS habitant l'Île d'Orléans, M. Martin Deschênes et son épouse Mme Christine Lacroix et leurs deux jeuenes enfants (4 et 2 ans). La troisième causerie-sur l'espérance-fut donnée par le père Roger Poudrier, OFM.

Résumé (Richard Chamberland)

1. Le tout tourne autour de la qualité des relations que nous avons l'un pour l'autre, et le respect du développement légitime d'un individu, d'un groupe de personnes, d'une ville, d'un pays.

Cela suppose qu'on ne doit pas se développer au détriment du prochain. Si par exemple, une haie marquait la limite du terrain de ma résidence et servait également à protéger ma vie privée et que je n'en ai plus besoin, avant donc de la détruire, je dois d'abord en parler avec mon voisin, qui n'est peut-être pas du même avis. (qualité des relations, le respect)

Donc, trouver un terrain d'entente avant de poser un geste qui pourrait être perçu comme un acte de guerre ou à tout le moins un manque flagrant du respect d'autrui.

2. Cela sous-entend que nous avons développé, dans notre vie, l'esprit de pauvreté, la capacité de pardonner et de demander pardon et notre vie de prière.


Plan:
Introduction
D'abord une histoire
La ville de Concorde
La ville de Mercator
Un pont
La guerre
Vers la paix
Pour amorcer la réflexion
La pauvreté
Le pardon
La prière
En guise de conclusion

Introduction

Lorsque j'ai su que j'aurais à échanger avec vous sur la paix, je me suis prise à penser: "J'espère qu'ils ne seront pas déçus d'avoir choisi une clarisse pour traiter de ce sujet." Vous savez tous,en effet,que par vocation je ne suis pas engagée dans l'apostolat extérieur. Je n'accomplis aucune tâche éducative, caritative ou sociale. Il en est parmi vous qui possèdent une expérience et une connaissance beaucoup plus grande que la mienne pour traiter de la paix dans ces secteurs.

J'ai donc choisi de mettre en relief trois points d'engagement par rapport à la paix qui nous concernent tous quel que soit notre âge, notre vocation ou notre situation:

  • la pauvreté,
  • le pardon
  • et la prière.

Comme j'ai eu peur de rester trop théorique, j'ai choisi de vous présenter une sorte de fable à partir de laquelle j'amorcerai une réflexion qui, je l'espère, vous permettra de trouver vous-même les points d'engagement qui vous conviennent. Ce sera loin d'être complet, et je tiens à dire que, comme vous peut-être, je n'arrive pas toujours à mettre en pratique tout ce que je découvre dans la réflexion. Je n'ai pas le droit ni le goût de faire la leçon à personne. Je veux simplement approfondir avec vous ces traits de notre commune vocation franciscaine.

J'ai puisé l'élément central de mon histoire dans un livre sur le pardon, (Jacques Lafitte, Pardon, mode d'emploi, Paris. Brepols, 1997; pp 168-169) puis je l'ai adaptée et remodelée en m'inspirant du discours du pape Jean-Paul II pour la journée mondiale de la paix de 1982. (Pour la paix: Messages de paix de Paul VI et Jean-Paul II, Montréal, Éd. Paulines, 1986; pp.145-160) En passant, tous les discours des papes depuis l'institution, en 1968, par le pape Paul VI, d'une journée mondiale de la paix, sont une mine inépuisable d'enseignements portant sur des aspects bien concrets du problème. Je vous les recommande.

D 'abord une histoire

Mon histoire est un peu longue et je m'en excuse. Je vous demande d'avoir la bonté de l'accueillir simplement comme font les enfants, en acceptant d'entrer dedans, et d'en vivre les rebondissements comme si vous en étiez acteurs.

La ville de Concorde Il y avait dans les temps lointains du moyen âge, une ville prospère à laquelle on avait donné le nom de Concorde. Sans être très riches, ses habitants y vivaient à l'aise dans l'harmonie et la sécurité, parce qu'ils travaillaient en collaboration. On ne trouvait pas d'indigents chez eux.

La ville était prospère parce que gouvernée par une vieille reine très bonne et très sage. Au fait, ce n'était pas vraiment elle qui gouvernait. Elle avait plutôt appris à ses sujets comment se gouverner par eux-mêmes en les amenant à se doter d'une charte équitable où les droits et les devoirs de chaque groupe de citoyens étaient bien définis. Chacun se montrait gardien de l'ordre dans son domaine et tous s'entendaient dans le respect les uns des autres. Si bien que la reine n'intervenait que très rarement dans les affaires courantes de la ville.

Cette ville était située dans une sorte d'enclave entre la mer et la montagne. Devant elle, une mer souvent déchaînée avec une côte bardée de récifs dangereux empêchait d'aménager un port pour les navires. Dans son dos se dressait une montagne abrupte, infranchissable, qui se brisait vers la gauche en une faille profonde.

Ce gouffre, qui semblait ne pas avoir de fond, séparait complètement la ville du pays voisin dont les terres étaient si fertiles qu'on l'avait surnommé Corne d'Or. Mais il était impossible aux gens de Concorde de s'y rendre en passant par là.

À droite de la ville se trouvait une bonne langue de terre. Des paysans y cultivaient le sol de manière efficace, arrivant à se nourrir eux-mêmes et à approvisionner les citadins. Une route passait par là et permettait de se rendre dans une ville voisine appelée Mercator.

La ville de Mercator

C'était un grand centre commercial en perpétuelle activité dont les notables étaient de puissants princes. Les habitants de la ville de Concorde étaient des artisans très habiles. Ils travaillaient avec art le métal, la pierre, le cuir, le bois, et leurs produits étaient recherchés en raison de leur qualité. Ils oeuvraient avec bonheur et prenaient le temps de vivre, se donnant le loisir d'échanger leurs idées, de mettre en commun leurs projets, leurs trouvailles et leurs ressources. Ils s'accordaient de bons moments pour faire de la musique, du théatre, du sport ou simplement pour fêter la joie de vivre ensemble.

De temps à autre, ils se rendaient à la ville de Mercator pour échanger leurs produits contre des denrées introuvables chez eux. La ville de Mercator était dotée d'un bon port naturel où allaient et venaient régulièrement quantité de grands navires. Les marchands se rendaient par la mer jusqu'au pays de Corne d 'Or et plus loin encore. Ils rapportaient des vins raffinés, des fruits exotiques, des étoffes précieuses et toutes sortes de produits qu'ils revendaient ensuite avec grands profits à leurs concitoyens ainsi qu'aux habitants de la ville de Concorde.

Quelques armateurs détenaient le monopole du commerce et employaient nombre de marins et de revendeurs. Ces magnats du monde des affaires légiféraient dans la ville, veillant toujours à protéger les intérêts du commerce, même si cela lésait parfois certains citoyens. On justifiait la chose en disant que c'était là un mal nécessaire. Le commerce faisant vivre tout le monde, il fallait donc à tout prix le favoriser.

Un pont

Un jour,dans la ville de Concorde, un citoyen à l'esprit inventif soumit à l'assemblée des artisans un projet audacieux: construire un pont suspendu par-dessus la grande faille qui séparait la ville du pays de Corne d'Or. L'entreprise était risquée, mais comme on ne dédaignait pas les défis,on se mit à l'oeuvre. Chacun apporta ses ressources et ses talents et, après beaucoup de sacrifices et d'efforts, le pont fut achevé. On fit une grande fête pour l'inaugurer et, dès le lendemain, on se mit à faire du commerce avec les habitants de Corne d'Or. C'était vraiment une mine d'or. La ville de Concorde devint bouillonnante d'initiatives et encore plus prospère.

Les conséquences de cet état de choses ne tardèrent pas à se faire sentir dans la cité de Mercator. Les princes faisaient beaucoup moins de profits. Ils s'aperçurent qu'il faudrait réduire leur train de vie et ils ne se sentaient pas prêts à le faire. Des marins se retrouvèrent au chômage et des petites entreprises firent faillite. Les inégalités devinrent plus marquées,et la ville compta bientôt bon nombre d'indigents. Les grands armateurs convoquèrent une assemblée pour trouver une solution à la crise. La plupart refusaient de s'adapter à la nouvelle situation. Certains avaient peur de leurs concitoyens appauvris et aigris, et ils renforcèrent le système de police. Ce qui coûta très cher et n'arrangea rien.

Finalement, on ne vit plus qu'une solution: aller détruire le pont construit par les habitants de Concorde et les soumettre,par la force, afin qu'ils ne le relèvent pas.

La construction de ce pont était une forme d'agression indirecte et on se trouvait en état de légitime défense. On leva sans peine une armée parmi les chômeurs et on décréta l'état de guerre.

La guerre

À Concorde, la vieille reine qui avait les pieds bien sur terre, avait depuis longtemps protégé sa ville par un mur de fortifications à toute épreuve. Elle avait également fait creuser des puits et aménagé des citernes. D'abondantes réserves étaient stoquées en permanence dans de vastes entrepôts pour qu'en cas de mauvaise récolte ou de calamité naturelle, la ville ne soit pas prise au dépourvu.

Cette fois c'était la guerre, mais on était prêt. Les paysans des alentours se réfugièrent à l'intérieur des murs. On se ligua pour organiser la défense et, même si les assaillants étaient plus nombreux et beaucoup mieux armés, ils ne purent prendre la ville. Ils se contentèrent donc dans un premier temps de détruire le pont. Ce pont pour lequel on s'était tant sacrifié, fut précipité au fond du gouffre. Malgré leur colère, les citoyens obéirent à la reine qui empêcha sa petite armée de faire une sortie, l'obligeant à se contenter de rester aux aguets.

Comme ils ne pouvaient prendre la ville d'assaut, les assaillants décidèrent de l'assiéger, dans le but de l'affamer et d'amener les habitants à se rendre. À l'intérieur des murs on se serra les coudes, on organisa judicieusement les distributions de nourriture et l'on tint bon. Longtemps. Si longtemps que les choses commencèrent à mal tourner du côté des assaillants.

Les princes de Mercator voyaient tarir leurs ressources. Ils invitèrent donc les combattants à se nourrir par eux-mêmes en pillant les fermes des alentours. Mais comme cette méthode implique beaucoup de gaspillage, on se retrouva vite avec une pénurie plus grande encore. Les soldats étaient rationnés, inoccupés et la colère s'installa dans le camp. On commença à se disputer,à se battre et la maladie se mit de la partie. Certains voulaient abandonner, les autres les traitaient de lâches. La situation devenait pourrie.

Mais dans la ville aussi les conditions devinrent de plus en plus difficiles. Vint un jour où il ne restait plus qu'une tranche de pain pour chacun des habitants. Certains parlaient de se rendre. D'autres voulaient sortir et se battre jusqu'à la mort.

Alors la reine convoqua tous ses sujets sur la grand-place. Elle demanda: "Y a-t-il quelqu'un qui possède encore quelque chose à manger?" Un paysan s'avança timidement: "Majesté, j'ai réussi à faire survivre mon cochon, mais..." - "Bien dit la reine. N'y a-t-il vraiment rien d'autre?" Un femme déclara: "Je suis arrivée à économiser un sac d'avoine sur mes rations quotidiennes." La reine dit alors à l'un de ses officiers: "Prenez le sac d'avoine et donnez-le au cochon." Il s'exécuta à contrecoeur et plusieurs se mirent à penser: "La reine a trop jeûné, elle est devenue folle." Le cochon qui avait faim dévora rapidement l'avoine. Quand il eut tout mangé, la reine dit: "Ouvrez les portes de la ville et que deux braves lâchent le cochon près des avant-postes de l'ennemi." C'était saugrenu, mais comme on n'avait plus rien à perdre, l'ordre fut exécuté.

Quand les assaillants virent le cochon, ils se jetèrent dessus et ne mirent pas longtemps à l'égorger pour le faire cuire. Lorsqu'ils constatèrent qu'il avait l'estomac plein d'avoine, ils se dirent: "S'ils en sont à lâcher des cochons aussi bien nourris, nous ne sommes pas près de les avoir. Il vaut mieux abandonner avant de mourir tous." La frayeur les saisit. Sans tarder, ils levèrent le camp et firent leurs bagages par peur d'être poursuivis par des troupes en bonne condition.

Les sentinelles de la ville observaient ce qui se passait. Quand ils virent que les ennemis s'apprêtaient à partir, ils voulurent les rattraper. Mais la reine décréta fermement: "Personne ne doit sortir de la ville avant demain." On obéit, mais plusieurs se mirent à fourbir leurs armes et à se préparer pour le lendemain. La rage au coeur, ils comptaient bien se faire enfin justice.

Dans leur fuite, les gens de Mercator s'étonnèrent bientôt de n'avoir personne à leurs trousses. Complètement désorganisés, ils se mirent à faire toutes sortes de suppositions: "Ils nous attendent probablement à la sortie du territoire... Demain nous serons pris entre deux feux... Le plus sage serait peut-être de faire une demande de paix..."

Projet de paix

Alors, au lieu de déguerpir, ils tinrent un conseil et se mirent à faire un procès qui dura toute la nuit. Ils s'accusaient mutuellement de ce qui était arrivé. À l'aube, on cherchait toujours un bouc émissaire lorsqu'un officier subalterne se présenta: "Je suis volontaire pour aller présenter une demande de paix. En compensation, je demande tous les harnais qui sont dans le camp et,si possible, la compagnie de quelques volontaires pour les transporter, sans armes, derrière moi. Il y a un bon moment qu'il ne reste plus un seul cheval valide dans cet enfer, répliqua un des princes. Prends donc tous les harnais que tu veux, et si tu trouves quelques fous pour t'accompagner, vas-y bien."

Le soleil allait bientôt se lever et l'armée de Concorde se préparait pour une sortie, quand les sentinelles annoncèrent qu'un groupe venait vers la ville. Un messager s'en détacha et la reine ordonna de le laisser entrer sans le molester. L'homme demanda à voir la reine seul à seul. Elle y consentit.

L'entretien dura un bon moment. À la fin, la reine dit à ses sujets: "Je veux qu'on apporte sur la grand-place tous les jougs qui sont dans la ville." On en apporta vite quelques douzaines. Alors l'étrange ambassadeur prit un des jougs, le mit sur ses épaules et se dirigea vers la porte. La reine fit de même, puis elle dit à ses sujets: "Que ceux qui acceptent,déposent leurs armes et suivent cet homme. C'est lui qui a présidé à la démolition de notre pont.Il affirme qu'avant de le laisser tomber au fond du gouffre, il a pris des dispositions pour qu'on puisse le remonter rapidement. Maintenant il veut faire la paix et réparer son tort, mais il a besoin de notre aide car ils n'ont plus de chevaux. Il apporte avec lui des harnais, mais il ne nous reste pas de chevaux non plus. Pourtant, si nous nous attelons tous ensemble, nous pourrons le relever avant la fin du jour."

Il y eut un moment d'hésitation. La reine suivit le messager. Deux citoyens lui emboîtèrent le pas et s'offrirent à porter le joug à sa place. Deux autres encore, puis cinq, puis dix suivirent à leur tour. D'autres refusaient obstinément. "Je n'oblige personne à venir, déclara la reine. J'ordonne seulement qu'aucune personne en armes ne franchisse les portes."

Ceux qui portaient les harnais avancèrent prudemment. On se regarda un moment. La reine céda le commandement au messager qui donna des instructions aux volontaires, et on se mit à l'ouvrage pour relever le pont. À mesure que le travail progressait, la troupe des ouvriers provenant des deux camps se mit à grossir peu à peu, si bien qu'au soir le pont était suffisamment rétabli pour qu'on puisse se rendre chercher des victuailles au pays de Corne d 'Or. Et tous purent se rassasier avant la fin de la nuit.

Pour amorcer la réflexion

Mon histoire se termine bien. Le fait qu'elle est terminée montre qu'il s'agit d'une histoire. Parce que dans la vraie vie, l'affaire ne serait pas finie, elle pourrait enfin commencer.Tout ce qui était à faire reste encore à faire, à savoir trouver une manière de vivre pour que personne ne soit lésé et que les rapports entre les deux villes restent équitables.

Notre société ressemble beaucoup plus à la ville de Mercator qu'à celle de Concorde. Il y a des inégalités, et chacun tire son épingle du jeu comme il peut. Nos ententes et nos lois sont la plupart du temps des compromis et des équilibres de forces entre des intérêts divergents. On choisit de se respecter tout en se suspectant, parce qu'en fin de compte on gagne plus à laisser un peu de place à l'autre qu'à l'affronter. Cela n'est pas la véritable paix. Et le pire, c'est qu'il semble parfois qu'on ne peut pas espérer davantage et surtout qu'on ne peut pas y changer grand-chose. Pourtant, notre vocation nous y appelle.

Pour amorcer la réflexion, j'ai envie de vous demander s'il vous arrive, comme à moi parfois, de dire: "Ah! si un tel ou une telle n'avait pas si mauvais caractère, comme j'aurais la paix." Ou encore: "Si je n'avais pas telle difficulté ou telle épreuve, comme j'aurais la paix." Réagir de la sorte, c'est prendre la question à l'envers. On reporte sa responsabilité sur les autres, on ne fait rien pour bâtir la paix.

Pour aller plus loin, demandons-nous, premièrement: "Où sont les bons et où sont les méchants dans cette histoire?" Et, deuxièmement: "Qu'est-ce qui est le plus invraisemblable dans ce récit?"

Gardons ces questions en mémoire et regardons ce qui a causé la guerre entre les deux villes. La réponse saute aux yeux, c'est la recherche du profit et des biens matériels.

La pauvreté

Les gens de Concorde n'étaient pas riches, mais ils ne manquaient pas du nécessaire. Leur désir de grandir et d'améliorer leurs conditons de vie était légitime et naturel. Aucune société ne progresserait sans cet élan normal vers un plus et un mieux. Ils ont eu raison de construire leur pont et c'était leur droit. Seulement, ils auraient dû ensuite tenir compte des changements que cela entraînait dans la ville voisine et prendre des mesures, quitte à se gêner un peu, pour aider à établir un nouvel équilibre des ressources.

Dans son message pour la journée de la paix de 1982, le pape parle justement du "souci immodéré d'expansion qui fait que certaines nations en arrivent à construire leur prospérité au mépris, voire aux dépens du bonheur des autres." Bonne en elle-même, la tendance à grandir si elle se déploie de façon sauvage peut engendrer des situations dans lesquelles "les rapports entre les nations et les individus semblent pris dans une alternative impitoyable: soit satellisation et dépendance, soit compétition et hostilité."

Nous touchons ici à la racine de la guerre. On ne peut pas être un véritable artisan de paix sans travailler à acquérir l'esprit de pauvreté. Et saint François là-dessus a beaucoup à nous apprendre. Jeune homme, il avait rêvé d'une brillante carrière militaire et il avait fait la guerre. Il a soupiré après la gloire, le prestige, les honneurs. Fait prisonnier à Pérouse, il a souffert de la guerre. Pourtant, lorsqu'il s'est converti, plutôt que de partir en croisade contre la guerre, il a choisi d'épouser dame pauvreté.

C'est que la guerre est le symptôme d'un mal plus profond: celui de la convoitise. Et François a pris le problème à la racine. Il a donné l'exemple de la désappropriation totale. Le refus de se laisser attacher aux choses par des liens de propriété, tant sur le plan collectif que personnel, lui est apparu comme un facteur essentiel de paix et de fraternité, une ouverture indispensable à l'amour de Dieu et du prochain.

Il ne voulait rien posséder car, disait-il, "si nous avions des propriétés, il nous faudrait des armes pour les défendre. Car elles sont source d'interminables querelles et procès." (AP 17 d)

Dans sa première Règle, il écrit: "Où qu'ils se trouvent, les frères auront soin de ne s'approprier aucun terrain ou aucune chose ni de revendiquer contre autrui. Et qu'en aucune façon ils n'entrent en litige avec quiconque." (1 Reg 14,4-6) Cela dépasse de beaucoup le seul domaine de l'argent. Cela concerne tout ce qui touche à l'égoïsme. On s'affronte souvent pour un poste de prestige, pour faire triompher son point de vue, pour avoir la première place ou simplement pour obtenir toute l'attention et l'admiration de son entourage. Je suis certaine que vous pouvez citer bien d'autres cas.

S'engager dans le domaine de la pauvreté implique qu'on s'attaque en soi-même à toute forme de convoitise. Pour exprimer la chose sous forme imagée, on peut dire qu'il s'agit d'apprendre à rester sur son appétit. Cela implique d'accepter librement de se passer de choses bonnes et légitimes, peut-être même des choses nécessaires pour un temps, afin de permettre à l'autre d'avoir sa part. Cela peut se traduire aussi par:accepter d'aller moins vite pour permettre à l'autre d'emboîter le pas; collaborer à son projet comme s'il était le mien; accepter de bon coeur qu'il se montre meilleur que moi, et même lui céder volontiers les commandes pour mieux servir la cause commune. Ceci suppose un décentrement de soi-même qui ne vient pas spontanément.

François sait bien qu'en définitive nul ne tient aux choses pour elles-mêmes, mais seulement pour la part de lui-même qu'il y investit et qu'il y recherche. Notre plus grand ennemi, dit-il, c'est le moi et le mien. C'est parce qu'il sait cela que François chante avec ivresse la pauvreté qui libère l'homme de son égoïsme pour l'ouvrir à Dieu et à ses frères. C'est ce qui donne du poids au souhait de paix évangélique qu'il répand partout autour de lui: "Que le Seigneur vous donne sa paix." Mais revenons à la question de tout à l'heure: "Où sont les bons et où sont les méchants dans notre histoire?" Il est temps de parler des gens de la ville de Mercator. Affirmons tout de suite qu'ils ont eu tort de prendre les armes et qu'ils ont été gravement injustes. Mais peut-on dire qu'ils étaient des êtres méchants? On peut accepter d'excuser les chômeurs qui étaient en situation de détresse. Mais les princes? Leur comportement est inacceptable, il faut le dire. Cependant, sans les approuver, on ne peut pas classer l'affaire trop vite.

Il faut prendre en compte le fait qu'ils se sont sentis lésés. En plus d'avoir à se serrer la ceinture, il leur fallait accepter de s'être fait enlever par d'autres plus habiles qu'eux ce qu'ils possédaient avant. En somme, la situation comportait non seulement un appel à vivre le partage, mais aussi la nécessité d'une démarche de pardon. Être supplanté par un autre, même à l'intérieur d'une compétition honnête, ce n'est pas si facile à prendre. Souvent l'amour propre en prend un coup. Rester en paix, demande de commencer par se pardonner à soi-même de n'être pas le meilleur. Le mouvement premier est de considérer l'autre comme un usurpateur.

Le pardon

Le pardon! Ce sera le deuxième point que nous aborderons. Une remarque d'abord. Dans une situation d'affrontement on a tendance à chercher qui a raison et qui a tort, alors que si on commence par écouter chacune des deux parties, on constate que chacune se sent lésée et en a lourd sur le coeur. Il faut prendre le temps d'écouter ce qu'elle veut dire. Il ne s'agit pas d'appeler bien ce qui est mal, mais de garder à l'esprit que des deux côtés il y a douleur et insatisfaction, et que des deux côtés on a grand besoin d'être entendu avec bienveillance.

Il est utile là-dessus de relire un passage de la légende du loup de Gubbio. Vous connaissez l'histoire, je ne la reprends pas. Je tire simplement ceci: "François partit seul à la rencontre de la bête, sans aucune arme, et lui dit:Tu fais beaucoup de mal aux habitants de la cité et aux animaux, et tu mérites un châtiment comme voleur et assassin. Mais je veux, frère loup, faire la paix entre toi et les habitants: promets de ne plus nuire à personne ni à aucun animal, et moi je te promets, au nom de Jésus, qu'ils te pardonneront et te donneront ce qu'il te faut pour vivre, car c'est la faim qui t'a fait commettre tout cela." "(Fioretti 21)

François ne cache pas les torts du loup ni ceux des habitants. Il prend en considération les droits des deux partis en cause: droit à la nourriture pour le loup, droit à la sécurité pour les habitants. Et il les appelle au partage avec bonté. Il ne traite pas le loup en ennemi, malgré ses méfaits, mais il l'appelle frère.

C'est assez facile à voir et à comprendre quand on n'est pas impliqué. Mais, pour les acteurs d'un conflit, c'est différent. Il leur faut passer par un sérieux décentrement de soi pour arriver à dépasser ce qui les heurte et cesser de voir l'autre comme un offenseur ou un agresseur. Souvent, l'un des deux ou aucun des deux n'en est capable.

Alors, comme dans la légende du loup de Gubbio, il est nécessaire qu'une tierce personne accueille chacun des adversaires avec bonté, mais aussi avec fermeté pour les aider à voir clair, à dépasser leur souffrance et à prendre en considération les droits et le point de vue de l'autre. Certains d'entre vous sont peut-être appelés parfois à rendre ce service. La charité demande qu'on ne s'y dérobe pas.

François, pour sa part, a servi de médiateur dans le conflit qui divisait les habitants d'Arezzo. Et environ un an avant sa mort, très malade, il est intervenu dans le grave différend qui opposait l'évêque et le podestat d'Assise. Il dit à ses frères: "C'est une grande honte pour nous, serviteurs de Dieu, que l'évêque et le podestat se haïssent ainsi et que pas un de nous ne s'entremette pour rétablir entre eux la paix et la concorde." (LP 44) Vous connaissez la suite. François ajoute une strophe spéciale à son cantique du soleil et envoie deux frères chanter le cantique sur la place de l'évêché. Ce qui a pour effet d'amener chacun des deux adversaires à reconnaître ses torts et à demander pardon.

Le pardon! Les gens de la ville de Concorde en avaient tout un à accorder à leurs agresseurs. En stricte justice, ils pouvaient exiger de ceux-ci qu'ils réparent les dommages commis. Ils ont plutôt fait gratuitement leur part. Le dénuement où ils se trouvaient les a en quelque sorte rendus solidaires du dénuement de leurs ennemis qui ne pouvaient plus réparer seuls le pont brisé. Une hymne du bréviaire nous fait chanter ces paroles: "Nul ne console à moins d'être blessé. Nul ne pardonne s'Il n'a vu sa faiblesse." Il est presque impossible de pardonner sans avoir d'abord pris conscience de sa propre misère et de son propre besoin de pardon.

François dira à l'un de ses frères ministre qui se plaignait des soucis que lui causaient ses frères: "Je reconnaîtrai que tu aimes le Seigneur... si n'importe quel frère au monde, après avoir péché autant qu'il est possible de pécher, peut rencontrer ton regard, demander ton pardon et te quitter pardonné. S'il ne demande pas pardon, demande-lui, toi, s'il veut être pardonné. (Let 4,5-6)

François, qui ne glose jamais avec l'Évangile, va jusque-là: aller soi-même demander à l'autre s'il veut être pardonné. Pourtant, il se montre aussi là-dessus d'une touchante compréhension. Dans son Pater paraphrasé, il prie ainsi: "Ce que nous ne pardonnons pas pleinement, toi, Seigneur, fais que nous le pardonnions pleinement: que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi;que nous arrivions à te prier sincèrement pour eux; qu'à personne nous ne rendions le mal pour le mal, mais que nous nous appliquions à faire du bien à tous en toi!" (Pat 10)

Il comprend que dans un premier temps, et pendant longtemps peut-être, nous ne parvenions pas à pardonner pleinement. Mais il donne des pistes pour y arriver. Demander au Seigneur de faire pour nous ce que nous n'arrivons pas encore à faire, ne pas se venger et prier pour celui qui nous fait du tort. Mais peut-être, pensez-vous, il y a tout de même des situations qui sont inacceptables. On ne peut pas toujours dire: "Le pauvre, il fait du gâchis, mais c'est parce qu'il est malheureux..." Nous savons tous que chacun doit finalement assumer les conséquences de ses actes et qu'il est des formes de mal qu'il faut réprimer avec vigueur.

Comment le faire sans cesser d'être artisan de paix? Je n'ai pas de réponse toute faite à cette question. Je crois pouvoir indiquer simplement une direction: avant de sévir, pratiquer la patience jusqu'au bout. Dans le mot patience, il y a le mot pâtir. Être patient, c'est accepter de pâtir.

Si nous revenons à notre histoire, la reine n'était pas naïve, mais elle était drôlement patiente. Elle n'était certainement pas indifférente à la situation d'injustice vécue par ses sujets. Pourtant elle s'est opposée fermement à toute forme de vengeance.

Le premier pas sur le chemin du pardon consiste souvent à retenir sa colère et son désir de se faire justice. Il faut par la suite oser croire, comme dit votre Règle, "au germe divin" que chacun porte en lui pour en arriver à redonner sa confiance à l'offenseur.

Pour celui qui prend conscience d'avoir mal agi ou de s'être trompé, la démarche est pratiquement la même. Demander pardon, c'est faire confiance à la bonté de celui qu'on a offensé au point de reconnaître devant lui son tort. Précisons tout de suite que c'est tout le contraire d'agir en mouton ou d'être poule mouillée. La chose ne se fait pas sans combat. Ni sans courage. Et surtout pas sans patience. Donner ou redonner sa confiance est un défi de taille à relever. La confiance ne se commande pas. Et il ne faut pas se décourager si cela ne vient pas ou ne revient pas tout de suite. La reine n'a obligé personne à la suivre tout de suite. Elle a simplement exigé qu'on ne se venge pas, puis elle a invité en donnant l'exemple. C'est ce que le Seigneur fait avec nous.

La confiance ne se commande pas, mais elle est une chose qui se communique. La confiance suscite la confiance. Seulement cela exige que celui qui pardonne, comme celui qui demande pardon, investisse beaucoup au départ et se livre tout à fait.

Pour employer une comparaison, c'est un peu comme avec les anciennes pompes à bras. Lorsque la pompe était désamorcée, on avait beau pomper et pomper, rien ne venait. Pour que l'eau monte, je dois d'abord prendre un peu de cette eau qui me manque tant pour en verser dedans, lui donner tout ce que j'ai en quelque sorte, pour l'amorcer. Ensuite seulement je retrouverai en surabondance ce que j'ai cédé.

J'en viens maintenant à ma deuxième question de tout à l'heure. "Qu'est-ce qu'il y a de plus invraisemblable dans cette histoire?" Deux choses: la première, c'est d'avoir laissé croire qu'il était plus facile pour les gens de Concorde de pratiquer la paix entre eux qu'avec leurs voisins. Cela revient à l'attitude de ceux qui croient que les conflits sont toujours causés par les autres et qu'il suffirait que les autres soient meilleurs pour goûter la paix. Souvent, c'est avec ceux et celles qui vivent tout proche que c'est le plus difficile.

Rester sur son appétit, tout autant que retenir sa colère, exige un engagement. La paix, c'est tout le contraire de la passivité. Si elle apporte la sécurité et le repos, elle n'est jamais le fruit de l'inertie et de la paresse. Elle est un acte suprême de liberté qui exige un engagement et une lutte. Le même combat que pour mener la guerre. Mais inversé.

Les sciences humaines nous ont appris que la colère est un dynamisme extrêmement puissant qu'il est vain de nier et qu'on aurait tort de tenter d'étouffer. C'est un peu comme la vapeur: elle est nécessaire pour faire avancer le train, mais si on comprime trop la bouilloire, tout le monde sait qu'on prépare une dangereuse explosion. Il convient plutôt d'apprendre à bien l'utiliser. Et dans le cas qui nous concerne, on devrait dire d'apprendre à la renverser: transformer la rancoeur en pardon, la méfiance en confiance, la douleur en outil de compassion et de consolation.

Cela exige tout un retournement. Quelque chose d'aussi impensable et d'aussi fou que de donner librement son dernier cochon à l'ennemi et de se laisser prendre sa dernière bouchée de nourriture. Il faut avoir le courage et la grâce de renoncer à toute logique spontanée, accepter de perdre pied et de lâcher ce qui semble absolument vital.

Le Seigneur nous dit la même chose dans son Évangile: "Si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu'un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui." (Mt 5,40-41)

Pensons une minute à la pauvre madame qui a dû céder son sac d'avoine et au paysan qui s'est fait prendre son cochon sans permission; il leur a fallu pratiquer le détachement et le pardon. Imaginez-vous que c'était plus facile de les céder à la reine que de les donner aux ennemis? Peut-être que oui, mais à une condition: celle d'avoir beaucoup d'estime pour la reine et de lui faire pleinement confiance. Le moins qu'on peut dire c'est que leur confiance a été rudement mise à l'épreuve.

Ce désaisissement vécu dans la confiance est le pivot qui fait basculer le mécanisme infernal de la violence. Il ne peut pas se réaliser sans une relation d'amour avec quelqu'un de transcendant. Il exige une telle désappropriation qu'on ne peut pas se le donner à soi-même. On peut tout juste l'implorer avec foi en persévérant dans la prière et en se disposant de son mieux à l'accueillir.

Voilà ce que j'avais hâte de vous dire, la vraie paix ne se construit pas sans prière. Elle suppose un ordre moral qui n'est pas possible sans une vie spirituelle authentique. Et qui dit vie spirituelle, dit relation vitale avec Dieu dans la confiance et dans l'amour.

La prière

La prière! C'est un élément essentiel à la promotion de la paix et on n'en trouve pas trace dans mon histoire. C'est là la deuxième invraisemblance. Certains d'entre vous l'ont probablement déjà remarqué. C'est intentionnellement que je ne n'en ai pas parlé tout de suite.

Le pape intitulait son message de 1982: "La paix, don de Dieu confié aux hommes" en précisant bien que: "Si la paix est un don, l'homme n'est jamais dispensé de sa responsabilité de la rechercher et de s'efforcer de l'établir par des efforts personnels et communautaires. Le don divin de la paix est donc toujours aussi une conquête et une réalisation humaine, parce qu'il est proposé à l'homme pour être accueilli librement et mis en oeuvre progressivement par sa volonté créatrice. "

L'engagement humain en faveur de la paix est souvent loin d'être spontané. La tendance première s'apparente plutôt à la loi de la jungle, celle du plus fort. Nous avons tous et toutes suffisamment d'expérience pour avoir vu ou vécu des situations d'insatisfaction ou d'injustice, et pour avoir constaté, souvent douloureusement, que par nous-mêmes nous ne pouvons atteindre pleinement la paix. Il nous est nécessaire, comme dit le pape, de "s'ouvrir à la lumière transcendante de Dieu qui nous purifie de l'erreur et nous libère des passions égoïstes." Cela se réalise dans la prière. De grands promoteurs de la paix comme Gandhi ou Martin Luther King, sans partager notre foi catholique, étaient des hommes ayant une vie spirituelle intense.

Notre engagement pour la paix, s'il veut être vraiment franciscain, ne peut pas s'enraciner ailleurs que dans la découverte et l'accueil émerveillé de l'amour gratuit de Dieu qui se donne totalement et sans conditions. C'est là la clé qui ouvrira notre coeur au partage et à l'accueil inconditionnel de nos frères. Pour devenir et rester un véritable artisan de paix, il faut se savoir aimé de Dieu. C'est là que se situe d'abord la première conversion nécessaire et elle est un don de Dieu.

La promotion et le maintien de la paix demandent une conversion sans cesse à renouveler pour soi d'abord et, dans bien des cas, également pour autrui. C'est la raison pour laquelle il est si important de prier pour la paix. Lorsque la ville d'Assise a été assaillie par les Sarrasins en 1241, sainte Claire s'est fait un devoir d'intercéder pour ses concitoyens. (cf Procès 3/19) On sait comment sa prière a été exaucée.

Chaque fois que nous allons à la messe, avant de recevoir le Corps du Christ dans la communion eucharistique, nous le prions de nous accorder sa paix. "Ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église," disons-nous. Notre prière s'insère dans la grande prière de toute la communauté et le Christ est là présent au milieu de nous. Il est le seul à pouvoir agir au niveau de notre coeur sans léser notre liberté. C'est dans le contact intime de la prière qu'il peut nous guérir et nous transformer.

Nous sommes de la famille franciscaine et il est important, je crois, de redire que notre pauvreté possède une note particulière. Cette pauvreté n'est pas d'abord une ascèse, un effort de détachement, fruit de considérations généreuses sur les besoins de la société. Elle est avant tout un élan d'amour découlant spontanément de la rencontre amoureuse de Dieu fait homme en Jésus Christ. C'est la raison pour laquelle elle est joyeuse, libre et jamais amère.

On peut dire la même chose à propos du pardon. Quand François invite l'évêque et le podestat à se réconcilier, la seule raison qu'il invoque pour le faire, c'est l'amour pour Dieu. Il ne récuse pas les autres, mais il ne retient que celle-là qui est absolument nécessaire. "Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi; qui supportent épreuves et maladies: heureux s'ils conservent la paix, car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés." (Cant 10-11)

Dans cette strophe, à côté des souffrances causées par autrui, François place les épreuves et les maladies. Personne n'y échappe. Excusez mon langage, mais celles-là, on dirait parfois qu'elles nous obligent presque à pardonner au bon Dieu. Les supporter de son mieux, ne rien faire peser sur les autres et, au besoin, les aider à vivre leurs propres souffrances est une manière non négligeable de promouvoir la paix.

Nous connaissons tous le récit des Fioretti où saint François explique à frère Léon ce qu'est la joie parfaite. "Au-dessus, disait-il, de toutes les grâces et dons de l'Esprit Saint que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi-même et de supporter pour l'amour du Christ les peines, les injures et les incommodités." (cf Fioretti 8) La grande motivation est toujours là: "pour l'amour du Christ "

Qu'est-ce que cela vous fait quand vous entendez un pareil discours? S'agit-il simplement de paroles pieuses? quelque chose de trop usé, de stupide ou de choquant? ou bien est-ce que cela peut devenir aussi "un chantier pour notre engagement"? On ne choisit pas de souffrir, mais la façon de souffrir nous appartient. La souffrance nous renvoie à notre liberté et responsabilité. On peut se replier sur soi-même ou bien s'ouvrir à Dieu dans la confiance et faire de cette souffrance un chemin qui fait grandir dans l'amour.

Dans les moments difficiles, la prière nous permet de ne pas oublier que le Christ est toujours là, qu'il nous aime toujours et qu'il peut rendre possible ce qui paraît impossible. Je pense qu'une des plus grandes marques d'amour qu'on peut donner à quelqu'un, c'est de lui faire pleinement confiance.

J'ai lu là-dessus une comparaison qui m'a beaucoup parlé. Vous la connaissez peut-être. Supposons que vous recevez à diner. Vous attendez quatre personnes et vous préparez cinq belles portions de dessert: une pour vous et quatre pour les invités. Mais voilà que les invités arrivent au nombre de six. Qu'allez-vous faire? Vous sacrifiez votre propre portion, bien sûr, mais l'autre? C'est infailliblement à la personne avec qui vous êtes le plus intime que vous allez demander de céder la sienne. Parce que vous savez qu'elle ne doutera pas de votre estime et même qu'elle sera heureuse de se priver pour vous dépanner. Quand le Seigneur nous fait confiance de cette manière-là, il convient d'acquiescer de notre mieux et de durer dans la prière. C'est là que notre peine peut changer de couleur.

Un bon monsieur qui se trouvait en phase terminale avait compris cela après avoir entendu lire ce passage de l'évangile de Matthieu: "Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de coeur " (Mt 11,29) Il disait: "Dans le temps, un joug, ça servait pour une paire de boeufs. S'il y a la paire, ça veut dire que je ne suis pas tout seul. Je ne veux pas refuser de faire ma part." Il avait compris que le Christ souffrait avec lui et en lui. Il en était tout transformé. Il est mort peu de temps après, dans la sérénité. Sainte Claire est un témoin éloquent de cette même réalité. Elle a été malade pendant 28 ans. Pourtant, juste avant de mourir elle n'hésitait pas à dire: "Depuis que j'ai connu la grâce de notre Seigneur, aucune peine ne m'a semblé dure, aucune infirmité insupportable " (Cel 28, 44). Une lumière comme celle-là, ça vient en droite ligne du Saint-Esprit. C'est demain la fête de la Pentecôte, demandons-la avec insistance pour nous et nos proches.

François et Claire sont des passionnés du Christ qu'ils cherchent à imiter de leur mieux. C'est pour cela qu'ils deviennent heureux d'être pauvres et d'avoir à pardonner. François dit dans sa première Règle: "Notre Seigneur Jésus Christ dont nous devons suivre les traces a donné le nom d'ami à celui qui le trahissait, et il s'est offert de plein gré à ceux qui le crucifiaient." Et en bonne logique il tire la conclusion: ceux qui nous font du tort sont nos amis puisqu'ils nous permettent d'imiter le Christ. Nous devons les aimer beaucoup, car ils nous permettent d'obtenir la vie éternelle. (cf 1 Reg 22,2-4)

Comme dans le cas du pardon à autrui, il faut savoir user de patience. Accepter de pâtir sans trop se raidir et laisser agir le Seigneur. Mais ce qu'il y a de consolant, c'est que persévérer et durer dans ce pâtir qu'est la patience devient notre bien le plus précieux. Ce bien-là, d'habitude, personne n'a envie de nous le prendre. C'est un trésor qui permet de vivre une relation particulièrement intime avec Dieu. "Votre tristesse deviendra joie, nous dit le Seigneur, et votre joie, personne ne pourra vous la ravir." (cf 1 Jn 16,20-23)

En guise de conclusion

Permettez maintenant que je fasse une suggestion. Nous avons beaucoup parlé de désappropriation, de décentrement de soi. Il existe une vertu bien franciscaine qui permet de mettre ça en pratique de façon très concrète. Cette vertu qui est un facteur de paix par excellence, François l'a pratiquée et l'a plusieurs fois recommandée à ses frères. Vous l'avez deviné, il s'agit de la courtoisie . La courtoisie pas seulement avec "la visite" et les étrangers de passage, mais avec ceux et celles qui vivent tout près de nous tous les jours.

Notre regrettée Mère Marie-Claire, fondatrice de notre monastère, nous disait un jour: "Avoir un sourire pour mes soeurs chaque matin... lui céder la parole, le pas, est-ce secondaire? Eh bien! c'est là ce secondaire que je demande alors que nous nous offrions l'une l'autre... Faisons-nous donc une obole de tendresse, toutes et chacune. Au moins pour , comme l'obole de la veuve! Deux sous de tendresse dans chacun de nos contacts fraternels! Nous découvrirons qu'avec un peu de tendresse, les fronts se dérident, les regards s'éclairent et la prière est plus détendue... Je vis au monastère avec mes soeurs, comme vous dans vos familles avec votre époux, votre épouse et vos enfants. Tout le monde sait que c'est là le premier milieu où nous sommes appelé(e)s à promouvoir la paix. C'est là aussi que la courtoisie vaut plus que son pesant d'or.

>PAIX et JOIE! J'ajoute encore un mot pour vous inviter à apporter une attention bien spéciale, tout au long de ce partage, à notre manière franciscaine de saluer. PAIX et JOIE! Lorsque nous nous souhaiterons la paix, au coeur de l'eucharistie ou à divers moments de la journée, veillons à ce que ce ne soit pas un rituel ou une simple formule de politesse.

Comme le dit le père Éloi Leclerc: "Ce salut exprime une attitude et une volonté très profondes de réconciliation. La paix qu'il souhaite à tous et à chacun, c'est la faveur divine, le pardon, le retour en grâce, l'amitié divine retrouvée, bref, la réconciliation totale avec Dieu;et c'est aussi, par là même, la réconciliation des hommes entre eux et avec eux-mêmes, dans le même esprit de miséricorde. Cette paix est celle que le Christ est venu apporter au monde." (Cf Éloi Leclerc, le cantique des créatures ou les symboles de l'union, Paris, Le Signe/Fayard, 1970; p.195) En d'autres termes, souhaiter la paix à quelqu'un, c'est lui souhaiter la plénitude de vie et de joie qu'apporte la présence du Christ à l'intime de nos coeurs. Car la paix, finalement, c'est quelqu'un, c'est le Christ, le Christ vivant et agissant en nous. PAIX et JOIE!


Réflexion
à la suite de l'écoute de cette causerie.sur audio-cassette (Gaétan Fortier, OFS)

Voici ma réflexion personnelle à partir du rêve que Martin Luther King écrivait : "Je rêve que les hommes, un jour, se lèveront et comprendront qu'ils sont faits pour vivre ensemble comme des frères; que tous, ils respecteront la dignité de toute personne humaine." (La seule révolution, Casterman, page 114)

Et c'est Vatican II, dans "L'Église dans le monde" qui affirme que pour bâtir la paix, la toute première condition est l'élimination des causes de désordre entre les hommes. Il faut commencer par combattre les injustices qui naissent à partir d'excessives inégalités d'ordre économique, ainsi que du retard à y apporter des remèdes nécessaires. D'autres injustices naissent de l'esprit de domination, du mépris des personnes et si nous allons aux causes plus profondes, nous y retrouvons de l'envie, de la méfiance, de l'orgueil et plusieurs passions égoïstes; ce qui provoque continuellement des rivalités et des actes de violence.

Et comme ces problèmes se retrouvent dans les rapports entre les nations, il est important que des institutions internationales développent leur collaboration à créer des organismes qui ont pour objectif premier de promouvoir la paix; ce qui suppose un respect sincère des libertés de chacun et une amicale fraternité entre tous. Il faut donc éviter ce scandale de rencontrer des nations qui surabondent de richesses alors que des populations voisines sont privées du nécessaires et sont tourmentées par la faim, la maladie et toutes sortes de misères. Il faut donc viser à créer un fondement solide d'une réelle communauté fraternelle.

C'est Mgr Helder Camara qui disait : "Écoutez la clameur des opprimés, la clameur silencieuse des sans voix et des sans espoir; c'est la voix de Dieu. La protestation des pauvres, la voix des pays victimes d'injustices criardes : c'est la voix de Dieu. Serions-nous si égoïstement repliés sur nous mêmes que nous n'entendions pas le Dieu de justice exiger que nous fassions tout pour que les injustices cessent d'asphyxier le monde et de le pousser à la guerre? Serions-nous aliénés au point de nous offrir le luxe de chercher Dieu, aux heures commodes de loisirs, dans des temples luxueux, dans les liturgies pompeuses et souvent vides, et de ne pas Le voir, L'entendre et Le servir là où Il est, là où Il nous attend, et exige notre présence : dans l'humanité, dans le pauvre, dans l'opprimé, . ." (Le désert est fertile, page 33)

Voilà ma réflexion, appuyée sur les grands noms cités... À quand mon engagement? Voilà la question... À quand ma réponse? Et respectueusement, la vôtre?

 

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Page créée :                  2001 juin 13
Dernière mise à jour:     2001 juillet 28