Noël à Saint-Antoine-sur-le-Roc L’abbé Murphy est assis dans son bureau de Vicaire Général d’Épiscoville. Il est en train de rêver tout éveillé ou plutôt de repasser dans sa mémoire les événements qui ont eu lieu il y a presque un an. Il se rappelle le premier concert à Saint-Victor, d’où il a dû partir d’urgence pour Ogsburg, afin de remplacer l’abbé Francis Schaapman décédé subitement; enfin sa nomination comme Vicaire Général. Arrivé à Épiscoville, l’évêque Felix Coldini l’a appelé à son bureau. «Tu te souviens, John», dit l’évêque «comment nous avons commencé ensemble en arrivant au séminaire. Tu arrivais d’Ogsburg et moi d’Épiscoville. Nous avions en commun beaucoup de choses et cela nous a attirés l’un vers l’autre et nous nous sommes liés très vite d’une solide amitié, qui dure encore. Nos antécédents familiaux et sociaux se ressemblaient. Chez toi comme chez moi, nos parents étaient parfaitement bilingues et ils parlaient les deux langues à la maison sans toutefois les mêler comme le font souvent les nouveaux venus. Alors nous comme enfants avons aussi appris ces deux langues. En outre nous fréquentions des quartiers de la ville où les jeunes parlaient italien et allemand. Nous avons appris ces deux langues et nous les parlions couramment. Nous étions espiègles et prenions plaisir à parler devant les autres, étudiants et professeurs, dans une langue qu’ils ne comprenaient pas. Devant les francophones nous parlions alors l’anglais; devant les anglophones nous options pour le français; si nous étions en présence de bilingues, nous parlions en allemand ou italien. Nous voulions garder nos petits secrets pour nous. Nous étions toujours ensemble à tel point qu’on disait: «Là où est John, Felix est aussi» ou bien, «Trouve Felix et tu auras trouvé John». Nous étions les premiers de la classe, parfois toi, parfois moi. Nous l’étions à tour de rôle. Les autres disaient que nous avions décidé d’avance qui serait numéro un et qui serait numéro deux. Mais cela n’était pas vrai. Nous avons été ordonnés le même jour et avons fait un beau voyage en Europe. Dans les pays francophones et anglophones, nous étions égaux pour parler les langues. En Allemagne tu étais un peu supérieur mais en Italie nous étions de nouveau au même niveau. De mon côté, je voulais aller en mission, mais on m’a envoyé à Rome pour y prendre des diplômes et ensuite on m’a offert l’enseignement au séminaire et à l’université et l’épiscopat. Toi, par contre, tu voulais approfondir la Bible et la patrologie, mais tu avais aussi un cœur de pasteur. Tu as toujours travaillé en paroisse et as étudié la patrologie comme autodidacte. Pour cela tu communiquais avec les professeurs en la matière dans le monde entier par courriel. Tu as aussi rassemblé une belle bibliothèque en patristique. Je crois que tu as presque toute la série de la Patrologia latina de Migne. Je me demande comment tu as fait». «Oh», intervient John « durant notre voyage en Europe, j’ai fait des contacts. Quand certaines maisons religieuses se sont fermées, j’ai acheté les livres qui m’intéressaient. Ce n’était pas si difficile». «En tout cas», reprit l’évêque «tu as ramassé une belle collection de bouquins en patristique, et cela en plusieurs langues. Tu aimais jouer au piano et moi je préférais les sports.» «Après quelques années de séparation, nous sommes maintenant de nouveau réunis. Je sais bien, mon ami, que tu aimes le travail en paroisse plutôt qu’au bureau. Mais j’ai besoin de toi comme V.G. car il n’y a personne qui connaît le diocèse mieux que toi. Tu connais tous les prêtres, ceux qui sont actifs et ceux qui sont à la retraite. Tu connais aussi les séminaristes. Tu as un intérêt personnel pour chacun. En outre, je suis convaincu que tu trouveras moyen, en bon organisateur de ton temps, de faire du ministère pastoral, soit ici à la cathédrale ou dans une autre paroisse de la ville. En plus, tu arriveras à préparer les concerts et à commenter la poésie de l’abbé Alexandre Dumas.» John acquiesça. «Ensemble nous formerons une bonne équipe, unissant un côté intellectuel et un côté pastoral. Parce que nous étions compagnons de classe et des amis, je ne voulais pas que tu m’appelles ‘Excellence’. Tu as trouvé un compromis en m’appelant ‘excellent Felix’.» (Il faut dire que Mgr Coldini était réellement un excellent évêque. Plusieurs autres évêques supposaient qu’il serait le meilleur candidat pour devenir l’archevêque primat de Québox avec, éventuellement, le titre de cardinal. Et cela se réalisa au moment voulu. Sur l’insistance de Felix, son V.G. Mgr Murphy lui succéda comme évêque d’Épiscoville. Et il eut la joie de le consacrer évêque lui-même. Alors, à son tour, il appela Mgr Murphy ‘son excellent John’. Lorsque l’évêque Coldini reçut sa nomination de cardinal, John l’appela ‘son éminent Felix’. Mais nous précipitons notre histoire.) Felix et John favorisaient tous les deux le Mouvement des Marguerites. Ils portaient fièrement l’épinglette du mouvement sur leurs vêtements. Ils étaient convaincus que la prière de leurs Pétales soutenait le ministère et la vie spirituelle du prêtre adopté. Ainsi, la prière des laïcs sanctifiait le prêtre adopté et lui, à son tour, sanctifiait ses paroissiens. Tout le diocèse, pasteurs et fidèles, en profitait. Lorsque les gens voyaient l’épinglette cela menait souvent à des conversations. Ils posaient des questions et les deux prêtres utilisaient ce moment pour faire une petite catéchèse sur les Marguerites. Le but qu’ils poursuivaient était que tous les prêtres aient leur Marguerite. Ils aidaient l’animateur laïc par tous les moyens à leur disposition. Le Mouvement des Marguerites est bien vivant dans plusieurs diocèses. Dans le diocèse d’Épiscoville, il y a cette particularité que l’évêque Felix Coldini et son Vicaire Général John Murphy le promeuvent en y ajoutant une heure d’adoration chaque semaine et l’esprit de communion. La Marguerite, en effet, consiste en un cœur au centre, c’est le prêtre adopté, entouré d’une couronne de sept Pétales. Ensemble ils forment une petite famille spirituelle. Ils sont appelés à communiquer les uns avec les autres. Ils le font par la parole verbalement exprimée et par l’écrit dans leur publication mensuelle intitulée Épisconotes. À tour de rôle, ils écrivent une page chaque mois. Dans plusieurs paroisses, Pétales et Prêtres se téléphonent et se rencontrent régulièrement. Dans quelques endroits ils mangent ensemble et parlent agréablement. Depuis son départ de Saint-Victor pour aller d’urgence à Ogsburg, l’abbé Murphy n’a pas oublié son jeune confrère. Ils prennent leur congé hebdomadaire ensemble pour préparer leurs futurs concerts, discuter et composer, échanger et partager. Ainsi, l’abbé Murphy vient tous les dimanches à Saint-Victor un bon moment avant le souper. Ils mangent et prient les Vêpres ensemble, discutent les questions pastorales qui surgissent, etc. Le lundi matin, de huit heures à midi, ils travaillent ainsi pour accomplir leur ministère artistique et musical. Une des premières fois où les deux prêtres sont ainsi ensemble le dimanche, la secrétaire entre et dit que le fameux Monsieur Pamoud pose des questions sur l’abbé Murphy. Celui-ci prend le téléphone qui est dans la pièce et dit: «Bonjour, mon cher Monsieur Pamoud. Que voulez-vous savoir? ‘Est-il vrai que…’ ‘ Est-il exact que…’ « comme ce curieux commence toujours ces conversations. Notre homme est connu dans toute la région comme se mêlant de tout, ne faisant rien mais parlant beaucoup. Entendant la voix de l’abbé Murphy, M. Pamoud est tout surpris et ne sait que dire. Enfin il réussit en bégayant à dire: «Mais c’est donc vrai que vous… que vous » «Que je suis mort?» demande l’abbé Murphy espièglement. Notre fameux bon-à-rien ne sait que dire et ferme la ligne. L’abbé Murphy s’adresse à l’abbé Dumas et dit: «Je m’excuse d’avoir oublié de te mettre en garde contre trois fainéants. IL y a ce M. Pamoud, qui ne dit jamais son nom mais se mêle de tout. Il y a, en plus, la mairesse et le principal de l’école qui essayent d’agrandir leur influence en se servant de la paroisse. Sois vigilant envers ces trois personnes. Dans une ville comme Ogsburg il y a danger de se laisser influencer par certains riches prêts à donner de grosses sommes d’argent, mais moyennant certaines faveurs. Alors les mains du curé sont liées.» Cette tentation existe surtout dans des paroisses pauvres. Et notre diocèse en compte plusieurs. Semaine après semaine, les deux prêtres artistes se voient ainsi et travaillent ensemble à préparer un autre concert. L’abbé Murphy a commencé à lire tous les poèmes de l’abbé Dumas. Il les traduit en anglais. Il ajoute aussi des commentaires. Avec son confrère il vérifie si son interprétation est bien correcte. Environ dix poèmes commentés forment un livre de trois cent pages. Dans des revues littéraires allemandes et italiennes, il fait la même chose. Il fait la remarque un jour à son confrère qu’à la demande des différents éditeurs, les allemands préfèrent des commentaires solides à la différence des italiens qui privilégient les anecdotes. Les deux prêtres deviennent ainsi, par leurs concerts et leurs livres, des célébrités internationales. Cela leur est utile dans certains cas car les portes s’ouvrent plus facilement. L’abbé Dumas a, depuis plusieurs années, publié ses poésies chez les Éditions Fleurs et Rivières. Mais cette maison n’accepte pas les traductions et commentaires que fait l’abbé Murphy. Cela complique un peu les choses. Musikware, par contre, est prêt à ouvrir une branche pour ces textes. Fleurs et Rivières lui intente un procès pour les droits d’auteur. Un homme anonyme intervient et se fait acquéreur pour quarante pourcent de Fleurs et Rivières. On découvre plus tard que cet homme est Juanario, qui utilise ses talents d’avocat pour régler les choses. Il est aussi devenu le président du Conseil d’administration de Musikware, ayant acheté plus de cinquante pourcent des actions de cette entreprise. Depuis que Musikware a opté pour l’évangélisation par les CDs, la compagnie a pris expansion et même les finances ont augmenté. Il a ouvert des succursales aux Etats-Unis et en Europe. Quelques haut placés n’étaient pas en faveur de cette nouvelle orientation évangélisatrice. Alors l’homme anonyme a acheté leurs parts avec cinq ou dix pourcent de surplus et les a remplacés. Le personnage anonyme se fait propriétaire de Fleurs et Rivières, renvoie le président, met un gérant à sa place qui n’est autre qu’un employé de Musikware, et en fait un filiale de Musikware. De cette façon, tous les problèmes légaux sont automatiquement solutionnés. L’abbé Murphy n’a pas oublié l’invitation de son ami l’abbé Roger Massé de Saint-Antoine-sur-le-Roc, où il y a toujours du bon vent. Entre-temps lui et l’abbé Dumas ont donné des concerts tels que «Noël à Saint-Victor», «Pâques à Saint-André», «Marie, Mère de Dieu» à Notre-Dame-des-Anges, «Noël à la cathédrale» (sur l’invitation de l’évêque Felix Coldini lui-même), «Avent à Les-Anges-Gardiens»,et encore quelques autres. Maintenant c’est le tour de la paroisse Saint-Antoine-de-Padoue, où est le curé Roger Massé. L’église de Saint-Antoine-sur-le-Roc est localisée sur le sommet de cette montagne avec une merveilleuse vue sur le lac et tout le paysage enchanteur. Le concert de Saint-Antoine-sur-le-Roc, «où il y a toujours du bon vent», comme on dit là, était dans la même situation que les autres. Chaque fois, l’église était trop petite pour contenir tout l’auditoire intéressé à entendre les deux prêtres chanter. La solution était de trouver d’autres salles. D’abord le sous-sol de l’église, puis un auditorium dans une école ou une autre église, nef et sous-sol, ou finalement une grande tente. Musikware y plaça un écran géant pour la télévision en circuit fermé. Ainsi les gens pouvaient entendre et voir le concert, même si nos deux artistes ne voyaient que le peuple dans l’église ou ils chantaient. À Saint-Antoine-sur-le-Roc, on eu recours à deux très grandes tentes, l’une à gauche et l’autre à droite de l’église. C’était la seule possibilité. Le soir du concert, Saint-Antoine-sur-le-Roc, «où il y a toujours du bon vent», expérimentait plus qu’un bon vent. C’était une nuit orageuse où le vent dépassait les soixante kilomètres-heure. Les murs de l’église vibraient; les fenêtres tremblaient. C’était si fort que sur le CD qu’enregistraient les techniciens de Musikware, on entendait le hurlement du vent et le bruit des fenêtres à certains moments. Soudainement, il y eut une panne d’électricité. Nos deux chanteurs, à la guitare et au piano, continuaient à chanter dans la noirceur. Le curé Roger Massé avait prévu la possibilité d’une rupture d’électricité et, avec une équipe de sa paroisse, il avait placé des lampions à divers endroits dans l’église et dans les deux tentes. Il s’était aussi procuré une provision de lampes de poches. Puisque les deux chanteurs gardaient leur sang froid, l’auditoire restait calme et ne paniquait pas. Le caméraman pour la télévision ne pouvait plus filmer à cause de la panne électrique. Plus tard, sur le CD, on pouvait nettement entendre le hurlement du vent durant la première partie du concert. C’était comme un orchestre spécial. Le reste du concert devait évidemment se reprendre en studio. Le vent faisait également des ravages en dehors de l’église. Une des deux grandes tentes menaça même de s’effondrer sous la force du vent. Puisque la panne d’électricité avait éteint lumière et son, les gens n’avaient plus rien d’autre à faire que de rentrer chez eux. L’arrière de la tente, près de l’entrée, était sur le point de s’écrouler. Un des poteaux tombait et risquait d’écraser les gens rassemblés à l’intérieur. Alors, subitement, un homme surgit on ne savait pas d’où. Il avait vu le danger arriver. Il devait avoir une force énorme car, tout seul il repoussait le poteau contre le poids de la toile de la tente et la force du vent. Il réussit à relever le poteau. À la lumière des lampions, les gens voyaient cet homme mystérieux à la barbe et portant un sac en bandoulière avec un dessin de marguerite que personne ne reconnaissait mais que plus tard l’abbé Murphy identifiait comme devait être Juanario. Quelques personnes avaient commencé à crier de peur. La panique n’était pas loin. Quelques lampes de poche s’allumaient. Mais l’inconnu sortit de son sac une lampe vraiment puissante qui aida à éclairer l’arrière de la tente. Il ne disait pas un mot, mais il regardait les personnes qui étaient sur le point de paniquer d’un regard pénétrant qui les impressionnait tellement qu’ils se turent. Ses yeux regardaient la foule et personne n’eut plus envie de paniquer. Avec sa forte lampe il guidait les gens vers la sortie de la tente et dirigeait la foule comme un agent de la circulation. Son travail terminé, il disparut. Le concert interrompu par la panne d’électricité, les deux prêtres musiciens avec leur hôte, l’abbé Roger Massé, se retirèrent au presbytère de Saint-Antoine-de-Padoue. Mais ni l’abbé Dumas ni l’abbé Murphy n’arrivaient à trouver le sommeil. Avec la lumière d’un lampion sur sa table, l’abbé Dumas écrivit deux poèmes en même temps. Leurs titres sont: «Allume la chandelle» et «Sur le roc du Calvaire». C’étaient les deux poèmes les plus longs, les plus émouvants et les plus touchants de sa carrière. Il les écrivit tous les deux en même temps, en alternant de l’un à l’autre, comme le remarquera plus tard l’abbé Murphy dans son commentaire. L’abbé Dumas avait laissé des indications dans son manuscrit. De son côté, l’abbé Murphy ne pouvant pas dormir lui non plus, écrivit sur le vif ses émotions et ses impressions de la soirée qu’il insèrerait plus tard dans son commentaire. Comme le concert fut interrompu par la panne d’électricité, une partie du programme ne fut pas enregistrée. Le directeur de Musikware ne tarda pas à inviter les deux prêtres chanteurs à venir compléter le CD en studio. Il manquait à peu près quarante-cinq minutes. Ainsi, deux jours après le concert, nos deux prêtres se présentent chez Musikware. Durant la matinée, ils enregistrent les chants du programme exécuté à Saint-Antoine-sur-le-Roc. Puis, on les invite à prendre le lunch à la cafétéria de la compagnie. Mme Suzanne Drupeau, une des vice-directrices les rejoint à table. Elle les entretient bien en parlant du président du conseil d’administration, un certain Monsieur Ruanayo. Il possède soixante-cinq pourcent des parts de la compagnie. C’est lui, dit-elle, qui a stimulé la nouvelle orientation de Musikware sur le chemin de l’évangélisation après l’enregistrement du premier CD de nos deux prêtres. Il vient travailler ici assez souvent et se tient au courant de tout ce qui concerne la compagnie. C’est un avocat qui a réglé le différend avec la maison d’édition Fleurs et Rivières, dont il est également l’actionnaire majoritaire. Elle n’arrête pas d’exprimer son admiration pour Maître Ruanayo. Après le repas, les deux artistes retournent au studio pour enregistrer les deux nouveaux chants que l’abbé Dumas a composés durant la nuit de tempête. En passant dans le corridor, l’abbé Murphy voit Juanario à travers une porte ouverte et le salue. Juanario retourne le salut. Mme Drupeau dit que c’est lui, Maître Ruanayo. Elle prononce mal son nom, prenant le J espagnol pour un R. L’abbé Murphy sourit aimablement mais ne dit rien. Les deux poèmes «Allume la chandelle» et «Sur le Roc du Calvaire» sont enregistrés en après-midi. L’acoustique du studio est parfaite. Mais ce lieu manque la chaleur de l’auditoire. Pourtant l’émotion de la nuit orageuse où l’abbé Dumas a composé ces deux poèmes si touchants paraît clairement sur le CD. Le directeur de Musikware avait bien raison de les enregistrer immédiatement. Les textes n’avaient pas encore été imprimés et les deux prêtres lisaient le texte à partir du manuscrit et d’une photocopie. Ce Noël avait été précédé par une nuit orageuse et émotionnelle. François de Ruijte, Sorel-Tracy, novembre 2008 et mars 2009. Document créé: 2008 novembre.
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