Un autre Noël de l’abbé Murphy

C’est le mercredi 14 décembre. L’abbé John Murphy et l’abbé Alexandre Dumas viennent de prendre leur dîner et ont tout juste terminé la Prière du milieu du jour. Ils font cela ensemble tous les  jours. Le téléphone sonne.
-- «Presbytère de Saint-Victor», dit l’abbé Murphy.
-- «Bonjour, John», dit une voix.
-- «Bonjour, mon excellent Felix. Quel bon vent t’amène?»
-- «Je crains que le vent ne soit pas très bon, John. Le curé Francis Schaapman vient de mourir il y a une heure dans ton ancienne paroisse à Ogsburg. J’ai une grande faveur à te demander. Peux-tu aller le remplacer d’ici la mi-janvier?»
-- «Tu le sais bien, ton désir est un ordre pour moi. Je serai à Ogsburg ce soir pour l’Eucharistie à 19 heures.»
Ils continuent encore quelques minutes leur conversation.

L’abbé Murphy se tourne vers son jeune confrère. D’une voix grave, Il lui raconte ce qu’il vient d’apprendre. Il ajoute: «L’évêque me demande d’aller remplacer le curé décédé, immédiatement. Il te nomme modérateur de l’unité pastorale de Saint-Victor. Penses-tu être capable de le faire seul, surtout en ce temps de Noël?». (Dans un courriel à l’évêque, deux jours auparavant, il avait écrit: «À mon avis, l’abbé Dumas a appris en trois mois et demi ce qui prendrait au moins deux ans à plusieurs autres prêtres.»)
-- «J’ai eu un bon mentor», dit l’abbé Dumas.
-- «Et moi un bon disciple. Quant à notre concert de Noël, vendredi prochain, … il se fera tel que préparé. » Le visage de l’abbé Dumas se décontracte. Il avait craint tout autre chose. «Je reviendrai vendredi après-midi.»

Les deux abbés avaient préparé ce concert de Noël depuis septembre. La compagnie Musikware viendrait l’enregistrer pour en faire un CD. Tous les billets étaient déjà vendus.

L’abbé Murphy reprend: «Maintenant tu es en charge ici. Communique mon  départ précipité aux agents de pastorale de Saint-Victor, de Sainte-Marie-des-Anges, de Saints-Anges-Gardiens et de Saint-André. Vous êtes obligés de reprendre l’horaire qui existait quand j’étais le seul prêtre, même à Noël et au Jour de l’An. Dis-leur aussi que le concert de Noël aura lieu quand même. Utilise le téléphone du presbytère. Je ferai mes appels sur mon cellulaire.»

Il se retire dans son bureau pour appeler plusieurs personnes à Ogsburg. D’abord à la morgue de l’hôpital pour confirmer l’autorisation de transférer le corps de l’abbé Schaapman et de faire l’autopsie le lendemain matin. Puis à Ogsburg Funeral Home pour dire à son directeur, Tom Jenkins, qu’il lui donne l’autorisation de prendre possession du corps à 14 heures. Il lui demande aussi de livrer le cercueil à l’église, vendredi à 10 heures du matin. Un autre appel va aux Chevaliers de Colomb 4e degré et au capitaine de la police pour les inviter à assurer une garde d’honneur et la sécurité à l’église pendant 24 heures, de dix heures vendredi matin jusqu’à dix heures samedi matin, l’heure des funérailles. Il téléphone ensuite à la secrétaire de la paroisse Saints Pierre et Paul pour l’informer de ce qu’il a fait. Enfin il appelle l’évêque et le met au courant lui aussi. Puis il ramasse quelques effets personnels et prend la route pour Ogsburg.

L’abbé Murphy n’aime pas prendre les grandes routes telles que la 20, la 30 ou la 40. Le seul avantage de ces routes, dit-il, est la vitesse. Il préfère les anciennes routes le long des rivières ou du fleuve Saint-Laurent, telles que la 143 et la 132. On y roule moins vite. Ces chemins serpentent à travers les villages. On y sent le pouls de la population.Tout à coup il voit un homme marcher le long de la route. Il semble le reconnaître. Il arrête sa voiture et attend que le marcheur soit au niveau de la portière. Il ouvre la fenêtre et dit: «Juanario.» L’homme regarde et le reconnaît. Il sourit sans mot dire. «Je suis en route vers Ogsburg. Et toi?» Il acquiesce d’un signe de tête. «Alors, monte en voiture.» Un kilomètre plus loin, il arrête l’auto près d’un garage. Il sort et va chercher la clé de la toilette. Il prétend en avoir besoin. Ensuite il tend les clés à Juanario, qui accepte et en a vraiment besoin.Pendant que Juanario est au privé, l’abbé Murphy téléphone à Ogsburg.
-- «David», dit-il, «Je suis l’abbé John Murphy. J’ai Juanario avec moi. As-tu un lit pour lui pendant trois nuits?»
-- «Bien sûr», dit David Olivier, le directeur d’un établissement pour des sans-logis. J’ai toujours une place pour Juanario.
-- «Okay. J’arriverai dans une heure et quart. Prépare quelque chose de chaud pour notre ami. Il a l’air fatigué. Je te paierai dans quelques jours. Au revoir.» Juanario revient et remonte en auto. À Ogsburg, l’abbé Murphy arrête pour déposer Juanario. Il dit: «David Olivier t’attend. Bonne chance.»
-- Juanario dit simplement: «Obrigado.»

 

Le vendredi après-midi il est de retour à Saint-Victor. Les deux abbés mangent tranquillement et se détendent un peu, puis se rendent à l’église pour le concert. Le programme consiste en des chants de Noël traditionnels. Les deux prêtres ont de bonnes voix. L’abbé Dumas s’accompagne à la guitare et l’abbé Murphy au piano. «Sainte Nuit, Nuit de Paix» ne se chante pas seulement en français, mais aussi dans l’original allemand «Stille Nacht, Heilige Nacht» et en anglais et italien. Ils chantent aussi en grégorien tel que «Puer natus est nobis». À la pause, la chorale de la paroisse chante quelques motets accompagnés de l’orgue et la chorale de l’école exécute quelques cantiques a capella. Le clou de la soirée consiste en deux poèmes composés par l’abbé Dumas qui y a aussi ajouté une mélodie originale. Il a une bonne plume et a déjà publié deux volumes de poèmes. Il possède une qualité plutôt rare chez les poètes, celle de glisser facilement d’une expression poétique à une dimension psychologique et spirituelle. À la Renaissance, les auteurs faisaient souvent allusion à la mythologie grecque. L’abbé Dumas fait allusion à la Bible ou en cite des textes. Il a aussi la bonne habitude de dater ses poèmes et d’ajouter la référence biblique, parfois avec une courte explication. Cela fait très original.

La philosophie de base du concert est de remplacer les «Jingle Bells», les rennes et la neige de l’atmosphère profane par une authentique spiritualité chrétienne. Comme le disent les anglophones: ‘Keep Christ in Christmas’.

La réaction de la foule dans la nef de l’église est extraordinaire. Souvent on applaudit longuement et on multiplie les ovations. Même les techniciens de Musikware sont excités par l’atmosphère fébrile qui règne dans l’église. Le programme prévu pour une heure et demie se prolonge jusqu’à cent vingt minutes. Nos deux prêtres artistes sont visiblement stimulés par la sympathie des gens. L’évêque Felix Coldini, après avoir entendu le CD, n’en croit pas ses oreilles. Il est tout enthousiaste. Ces chants sont une véritable ‘nouvelle évangélisation’. C’est un renouvellement de la foi catholique qui dépasse le diocèse et le pays. «Ce ministère musical et artistique», dit-il «n’est pas moins important que le ministère paroissial ou une autre fonction.» Les deux prêtres ont convenu avec Musikware d’un contrat de 5000 copies. Mais cette compagnie voit vite qu’il faut aller au-delà de ce nombre. On produit jusqu’à 25000 copies et, quelques jours plus tard, jusqu’à 100,000. C’est un succès foudroyant. Les deux prêtres passent de parfaits inconnus à des célébrités mondiales. Les commandes viennent même de l’Europe pour l’année prochaine. L’évêque invite les deux prêtres à préparer un concert intitulé «Pâques à Saint-Victor» et un «Noël à la Cathédrale». Il sera bon, dit-il, de penser à insérer un hymne byzantin ou syriac ou copte, un cantique juif et une expression bouddhiste ou musulmane pour la nativité du Christ.

Selon l’abbé Murphy ce succès vient du soutien spirituel que lui apportent ses «Marguerites». Il a expliqué à l’abbé Dumas ce mouvement de prière et d’adoption spirituelle d’un prêtre par la prière. Après la dernière célébration eucharistique de Noël à Saint-Victor, un groupe de personnes s’approche de l’abbé Dumas et lui offre quatre «Marguerites», comme ils l’avaient fait l’année précédente pour l’abbé Murphy. (*) À Ogsburg, on a aussi entendu parler du concert. Les «Pétales» de la «Marguerite» que l’abbé Murphy a dans la paroisse Saints Pierre et Paul viennent le féliciter pour son succès.

Le concert terminé, l’abbé Murphy entend une voix familière lui dire: «Bravo. Super, mon cher Jean Merfée». C’est son ami taquineur, l’abbé Roger Massé, qui est venu de loin pour écouter le concert et qui sait très bien que son nom est John Murphy. «Je vous invite à venir donner un concert un jour chez nous à Saint-Antoine-sur-le-Roc, où il y a toujours du bon vent.»

Après les funérailles, Musikware distribue un CD gratuit à tous les prêtres qui y ont participé. Ce même samedi soir, certains postes de radio diffusent déjà des chants du CD.

C’est le mardi 12 janvier. Le téléphone sonne au presbytère de Saints Pierre et Paul. La secrétaire de l’évêché dit à l’abbé Murphy que l’évêque Felix Coldini l’attend à son bureau le jeudi à 15 heures. À 14h45 l’abbé se présente devant son vieil ami et compagnon de classe.

Alors, mon excellent Felix» dit-il, quoi de nouveau?» L’évêque le félicite d’abord du concert de Noël. Puis il continue: «Qui penses-tu sera un bon successeur à l’abbé Schaapman?»
-- «L’abbé Jacques Frigas, actuellement curé à la cathédrale» répond immédiatement l’abbé Murphy.
-- «C’est ce que nous avons pensé aussi, moi et le V.G.» réplique l’évêque. «Parlant du V.G.,» continue-t-il, «le chanoine Doyon a atteint 82 ans. Il m’a demandé à passer le flambeau. L’accepteras-tu?»
-- «Tu connais ma réponse d’avance» dit l’abbé Murphy
-- «Alors, par la présente, je te nomme le nouveau Vicaire Général, avec le titre de Monseigneur. Et tu pourras mettre «P.H.» et «V.G.» après ton nom.» L’abbé Murphy incline simplement la tête.

Il a vécu un Noël très bouleversant: un décès, un transfert de paroisse, une rencontre avec Juanario, un concert, des funérailles, des CD et maintenant cette nomination!

(*) voir «Le Noël de l’abbé Murphy»:  www.paxetbonum.net/Noel_Murphy.html.

François de Ruijte, Sorel-Tracy, les 12-17 novembre 2008.