Le Noël de l’abbé Murphy

C’est la veille de Noël, un vendredi. L’abbé Murphy a rencontré son conseil composé des quatre fabriques de son unité pastorale. Il a laissé parler son monde. Tous étaient unanimes pour l’horaire de Noël: la messe de minuit et celle de 8 heures seront à Saint-Victor, où il réside; à 10 heures, l’Eucharistie sera à Sainte-Marie-des-Anges et à 11h30 à Saints Anges-Gardiens. La quatrième église, Saint-André, aura la priorité au Jour de l’An, avec une célébration à minuit. Les gens tiennent à leur messe de minuit, c’est une tradition.

Après la célébration de l’Eucharistie matinale, l’abbé Murphy, le visage fatigué, a visité les hommes qui mettent en place une crèche à l’extérieur de l’église, près de l’entrée principale. Quelques-uns travaillent dans la neige. Les personnages de la crèche sont faits d’un bois dur aux couleurs vivantes. Chaque année, ils font cet ouvrage dans la bonne humeur avec grand dévouement. L’abbé est ensuite entré dans l’église: quelques dames s’affairent à monter une crèche à côté de l’autel, le sourire aux lèvres, le cœur plein de joie. Chaque année elles inventent du neuf. Elles aiment la créativité. L’abbé Murphy les salue, leur adresse quelques mots d’encouragement et de remerciement.

Durant l’après-midi, la chorale a tenu une pratique. Le directeur de la chorale a montré à l’abbé Murphy la liste des chants pour la messe de minuit. Il l’a approuvée aussitôt. «Sainte nuit, nuit de paix» est bien à sa place. L’abbé Murphy aime bien la coopération du directeur de la chorale et de l’organiste. Il y a une belle harmonie entre eux trois. Cela est un grand réconfort pour le prêtre. Plusieurs membres de la chorale sont absents. Maman, disent les enfants, est allée au centre d’achat. Papa est en train de monter l’arbre de Noël dans le salon ou bien il décore la maison à l’extérieur avec les lumières. Ils n’ont pas le temps de venir pratiquer.

Après le souper et la prière des Vêpres, l’abbé Murphy essaie encore une fois de se concentrer sur l’homélie pour l’Eucharistie de minuit. Mais rien ne veut sortir de sa tête. En fin de compte il décide qu’il interrogera des enfants devant la crèche plutôt que de prêcher. Il essaie de se reposer un peu mais le sommeil lui échappe.

À la messe de minuit, après la lecture de la Bonne Nouvelle, il invite donc les enfants à venir s’asseoir sur des petits bancs devant la crèche. Il leur pose des questions bien simples. Des microphones omnidirectionnels ont été placés juste au-dessus des têtes des enfants. Tout le monde peut clairement entendre jusqu’au fond de l’église. Les réponses des enfants sont simples et directes, spontanées et candides. Les parents écoutent attentivement. Tantôt c’est le garçon d’une famille qui répond: les parents et les amis le reconnaissent bien. Tantôt c’est la fille d’une autre famille qui fait rire. Toute l’église écoute dans un profond silence qui imressionne l’abbé Murphy. Lui, qui n’est pas des plus éloquents, selon son propre témoignage, se dit qu’il n’aurait jamais pu mieux prêcher.

Assis sur la banquette, les yeux tournés vers le sol, il est loin, très loin, à Bethléem, dans une grotte. Des enfants et des bergers adorent l’Enfant nouveau-né. Il allait oublier ses paroissiens. Mais vite il revient à lui-même. Il va à l’autel pour continuer la célébration. Il aime bien célébrer l’Eucharistie, goûter les belles paroles du missel et partager ses sentiments profonds avec ses ouailles. Il ne croit pas à un «exercice de prière» fait à la hâte. L’assistance ressent d’ailleurs ses émotions profondes. «C’est notre curé d’Ars», chuchote-t-on. Il feint de ne pas entendre. Sa fatigue qui l’avait quitté pour un moment à l’homélie revient de plus belle.

Cependant, les chants rehaussent l’atmosphère. La célébration atteint une rare intensité. En sortant de l’église, les gens se disent qu’ils n’ont pas été témoins d’une telle messe de minuit depuis longtemps.

Plus tard dans la journée, aux autres célébrations dans son unité pastorale, c’est une répétition de la nuit. Tout le monde est enchanté, saisi comme jamais d’une sainte ferveur. Noël est vraiment, cette année, un événement spirituel.

Le lendemain, c’est dimanche, avec son horaire habituel. Après la dernière messe, un groupe de personnes s’approche du prêtre. Elles lui disent: «Monsieur l’abbé, vous nous avez ébahis. Nous avons décidé, de la part de nos quatre églises, de vous offrir quatre nouvelles Marguerites. Nous vous voyons porter fièrement une épinglette de Marguerite et nous savons que vous aimez beaucoup ce mouvement. Alors voici votre cadeau.» Et elles offrent à l’abbé Murphy les quatre cartes de présentation de Marguerites. L’abbé n’en croit pas ses oreilles. Il a maintenant cinq Marguerites qui l’ont adopté et prient pour lui pour soutenir son ministère et sa vie spirituelle.

Le lendemain matin – c’est lundi – pendant le déjeuner, le téléphone sonne. Une voix demande: «C’est le Révérend Jean Merfée?» L’abbé Murphy reconnaît la voix de son vieil ami Roger Massé, un curé de l’autre côté de la ville, qui aime bien le taquiner, mais sans méchanceté, et qui sait très bien que son nom est John Murphy.

Il répond: «Oui, Roger, c’est bien moi.» Mais sa voix trahit sa fatigue.

«J’ai passé à la ville, au presbytère de la paroisse» dit l’abbé Massé «et on m’a dit que tu avais l’air plutôt fatigué, pour ne pas dire épuisé. Écoute, vieux, je serai chez toi dans une heure. Prépare-toi une petite valise pour aller au cottage. Je te remplacerai chez toi durant les trois prochaines journées. Et toi, va dormir et faire des marches dans le bois.»

«Je ne peux le refuser» répond l’abbé Murphy, «c’est mon deuxième beau cadeau de Noël. Je t’en remercie bien cordialement et je l’accepte.»

Pendant trois jours entiers, l’abbé Murphy, au chalet, dort et prend des marches dans la forêt. L’après-midi, il célèbre l’Eucharistie dans le petit oratoire. Il prend le temps. Cela peut durer une heure et quart, mais il veut goûter tous les mots du texte sacré. Il a l’habitude de prier trois heures par jour. Ici, dans le silence et la solitude, il a le loisir de prolonger encore plus sa prière. Un prêtre sans prière, selon lui, n’a pas de sens.

Ce Noël fut, en fin de compte, un des plus beaux de sa vie pour l’abbé Murphy.

François de Ruijte, ofm, le 12 septembre 2007.